Dans mon dernier article intitulé Un voyage hors du temps, j’avais conclu ma réflexion avec cette phrase : « Et même si les choses n’arrivent pas comme nous avions pu l’imaginer, elles sont en fait tellement plus belles et plus significatives quand on les accueille comme elles sont. »
La relire aujourd’hui me donne envie de rire. Ou peut-être de regarder dans le vide pendant cinq minutes avec la bouche grande ouverte… Comment vous expliquer tout ce qui s’est passé dans mon pèlerinage au Japon et de quelle façon ces circonstances insolites m’ont propulsée à un autre niveau de conscience? Par où commencer pour vous décrire ce que je n’aurais pu imaginer à travers l’univers des scénarios possibles?
Le but de ce voyage était d’évoluer spirituellement. Vu sous cet angle, je peux vous assurer que l’objectif est pleinement atteint. Cependant, le plan que l’univers a concocté pour arriver à ses fins m’a vraiment ébahi. C’est qu’il est vraiment très créatif, ce cosmos, lorsqu’il souhaite nous faire avancer à grands coups de pied dans le derrière!
La lune de miel
Après de longues heures de vol et d’escale, nous sommes arrivés un dimanche soir dans la province de Tokushima, sur l’île de Shikoku. Les membres du groupe, qui comprend une quinzaine de personnes, sont tous fatigués par le transport, mais très excités de découvrir ce nouvel environnement. Nous marchons à la nuit tombée durant un peu plus d’une heure pour arriver à notre tout premier hôtel. L’endroit est magnifique et nous goûtons déjà à notre premier Onsen, ces bains publics traditionnels alimentés par des sources d’eau chaude. Le lendemain matin, un buffet gargantuesque nous fait découvrir une partie de la culture culinaire japonaise. Nos sens sont en ébullition et nos cœurs, au diapason. En effet, l’énergie de groupe est agréable et fluide, et je ressens beaucoup de gratitude de vivre ces moments privilégiés avec des personnes extraordinaires.
Puis, nous nous rendons au tout premier temple, où nous achetons tout ce dont nous aurons besoin pour ce pèlerinage, incluant le bâton, la petite chemise blanche, le chapeau, l’étole, ainsi que les objets qui nous serviront dans les temples : chandelles, encens et billets de papier. Avec notre habillement, nous sommes donc facilement identifiables en tant qu’Henro (nom donné aux pèlerins qui arpentent ce parcours).

Nous apprenons alors à pratiquer le rituel, que nous allons devoir répéter à chaque fois : saluer avant d’entrer dans l’enceinte du lieu, se laver les mains à la source d’eau (signe de purification), sonner la grosse cloche (annonce notre présence, mais également notre volonté de nous éveiller), allumer une chandelle et trois bâtons d’encens devant chacun des deux temples (il y a toujours un temple principal et un secondaire) et y déposer un billet de papier avec notre nom et la date tout en formulant un souhait, en plus de faire une petite offrande monétaire. Dans ce contexte, la chandelle représente notre propre lumière intérieure que nous allumons en conscience, et les trois bâtons d’encens symbolisent la purification du corps, des paroles/actions, et de l’esprit.
Puis, nous récitons les prières et mantras devant un des temples. Enfin, quand tout cela est fait, nous passons faire étamper notre livre. Chaque page de ce carnet étant dédiée à un temple, un employé réalise à la main une calligraphie au pinceau et à l’encre comme témoignage de notre passage.
Pour vous aider à bien visualiser, les enceintes des temples sont des lieux à ciel ouvert, dans lesquels nous circulons librement et qui comprennent plusieurs bâtisses et de nombreuses statues, fontaines, sculptures et autres, représentant les déités bouddhistes ainsi que des animaux ou des objets sacrés.
Nous n’avons que très rarement accès à l’intérieur des temples eux-mêmes, mais nous pouvons apercevoir les magnifiques installations depuis l’extérieur. Rien n’est laissé au hasard dans ces lieux vénérables et tout élément qui s’y trouve possède sa symbolique et est chargé de sens. C’est d’ailleurs un des aspects qui m’a le plus touché dans ce périple : l’ouverture de la conscience pour percevoir le sens profond de ce qui nous entoure. Cela me donne envie de porter mon attention également sur la façon dont je fais les choses, afin qu’elles soient encore plus significatives. Bien sûr, cela exige un niveau d’attention rehaussé, mais cela amène une valeur ajoutée à chaque petit détail de la vie. Cela fait naître le désir d’insuffler plus d’amour dans l’apparente banalité du quotidien.

Le doute apparaît
Les premiers jours de ce périple de trois semaines se déroulent assez bien dans l’ensemble et je profite pleinement de tout, dont la beauté des temples et de la nature avoisinante, la première portion de ce parcours étant située dans des endroits plus ruraux. Les longues heures de marche (jusqu’à 30 km par jour) invitent à l’introspection. Mon cœur est nourri par la simplicité et la justesse des rituels répétés. Notre professeur de yoga, qui est l’instigateur de ce voyage, continue de nous livrer des enseignements en lien avec le Dharma, la voie bouddhiste qui mène vers l’illumination, et de nous guider avec bienveillance dans ce que nous vivons. Du moins, c’est ce que je croyais. Mais tranquillement, ma perception commence à changer. Certains de ses comportements me mettent mal à l’aise. L’ambiance se transforme peu à peu.
Je suis alors témoin de scènes qui entrent en conflit avec mes valeurs. Je vais éviter d’entrer dans les détails, car une telle dynamique impliquant plusieurs personnes est très délicate, mais j’ai envie de partager avec vous mes ressentis. Ainsi, j’ai parfois l’impression d’être dans l’armée. Les décisions de notre enseignant nous empêchent ici et là d’avoir le temps de manger correctement. Sa façon « d’aider les gens » à prendre conscience de leurs problématiques ressemble étrangement à de l’intimidation, où les autres membres du groupe sont invités à participer. Il se nomme lui-même « gourou », au début à la blague, puis de façon très sérieuse, alors qu’il nous demande d’avoir une confiance totale en lui, sans poser de questions… Pardon, quoi? Suivre quelqu’un aveuglément?
Pouvons-nous faire une petite pause ici? Ce n’est pas du tout ma vision d’un chemin spirituel! La seule qui peut découvrir ma propre voie est moi-même, et dans cette optique, j’apprécie d’être accompagnée et guidée par quelqu’un de bon conseil, mais il n’a jamais été question pour moi de laisser tomber mon libre arbitre et de remettre mon pouvoir entre les mains de qui que ce soit!
Mais ce n’est pas tout. Les choses continuent de s’envenimer alors que moi et une autre participante nous préparons à quitter le groupe comme il était initialement prévu pour continuer notre chemin toutes les deux. En fait, rien ne se déroule comme prévu, car le « gourou » crée une situation dans laquelle notre départ est rempli de malentendus et nous ne pouvons pas compléter en groupe le dernier temple de cette première partie du pèlerinage relié à l’éveil ni saluer tout le monde de façon adéquate.
S’en suit alors une série de messages dont la saveur culpabilisante, manipulatrice et condescendante nous reste en travers de la gorge. En même temps, la symbolique de ce qui se produit est forte : nous complétons toutes les deux notre « éveil » seules, sans l’aval de cet homme dont les agissements ne nous conviennent plus du tout. Un homme en qui nous avions toutes les deux confiance et que nous connaissons depuis longtemps, mais dont les récents évènements nous amènent à comprendre qu’il est loin d’être une présence positive dans nos vies.
Un cadeau mal emballé
Il y a eu toutes sortes de rebondissements par la suite et ça n’a pas été de tout repos. Un autre participant qui devait faire le trajet complet avec tout le groupe a aussi décidé d’écouter sa guidance intérieure et de nous rejoindre dans notre version abrégée du périple, bien qu’il ait fait face à beaucoup de résistance. Mais ce n’est pas là l’important. Ce qui compte vraiment est ce que nous avons appris tous les trois à travers cette situation. Nous nous sommes bel et bien éveillés, mais d’une façon totalement inattendue!
Dans les jours qui ont suivi, alors que nous étions encore au Japon, nous avons expérimenté des moments extraordinaires, dans la joie et le rire. Non seulement nous avons vécu toutes sortes d’aventures merveilleuses, mais nous étions constamment supportés par l’univers. Les synchronicités se produisaient avec une fréquence surprenante et tous nos problèmes se résolvaient avec une facilité déconcertante.

Nous avons également pu commencer à contempler tous les précieux apprentissages que nous venions de réaliser. Ainsi, nous avons saisi tous les trois qu’une partie importante de l’éveil spirituel est d’avoir le courage d’identifier nos propres failles. Celles qui donnent envie de s’en remettre à d’autres et d’occulter parfois nos propres intuitions. Ainsi, nous avons repris pleinement notre responsabilité et donc notre pouvoir face à notre évolution personnelle. Nous avons également honoré en nous-mêmes cette force qui a permis à chacun de nous de nommer notre vérité et de rester en adéquation avec nos valeurs. Et ceci est très important.
Je ne vais pas vous mentir : cette situation est loin d’être complètement résolue en ce qui me concerne. Je vais donc devoir faire encore du ménage dans ma tête et dans mon cœur et faire preuve à la fois de fermeté et de délicatesse dans ma façon de gérer la suite. Mais tout cela fait partie de mon chemin de vie. Je suis en train de guérir plusieurs aspects de moi-même et j’en suis infiniment reconnaissante.
Descendre dans la matière
Je retire également d’autres précieux joyaux de cette expérience qui s’est déroulée sur trois semaines. Un de ceux-ci est une prise de conscience qui commence à émerger depuis mon retour : l’importance d’honorer la matière. Je réalise à présent que dans ma conception des choses, j’avais instauré une hiérarchie dans laquelle l’aspect spirituel avait prépondérance sur tout le reste et le matériel occupait le dernier rang.
L’expérience des temples et des rituels, mais aussi mon contact avec la culture japonaise de façon générale, m’a fait percevoir la réalité sous un autre angle. Je comprends aujourd’hui que mon monde matériel est la conséquence directe de mon monde spirituel et qu’il en est la manifestation la plus densifiée. C’était un jugement erroné de ma part de leur donner des valeurs différentes.
Ainsi, je ressens un profond besoin de faire d’abord un méticuleux nettoyage de tout ce qui m’entoure. Puis, de choisir avec beaucoup plus d’attention les objets qui font partie de mon quotidien et d’en prendre soin. Je souhaite à présent les reconnaître pour la symbolique qu’ils portent en eux, comme si chaque chose a le potentiel de me rappeler ce qui est important pour moi et ce qui me fait vibrer.
Se retrouver
Une de mes motivations de vous partager cette expérience est de vous transmettre cette curiosité de vous questionner sur votre propre posture. Peut-être que mon humble expérience pourra nourrir une certaine réflexion. Y’a-t-il des sphères de votre vie dans lesquelles vous remettez votre propre pouvoir dans les mains de quelqu’un d’autre? Y’a-t-il des situations dont vous êtes témoins qui ne vous conviennent pas du tout et pourtant vous acceptez d’y participer? Y’a-t-il des personnes autour de vous auxquelles vous faites plus confiance qu’à vous-mêmes?
Ces personnes ne sont pas nécessairement mal intentionnées, mais si vous n’êtes pas le maître de votre propre destinée, ne vous étonnez pas si vous vous retrouvez dans des zones qui ne résonnent pas avec l’être que vous êtes en réalité. Je pense sincèrement que notre chemin devrait nous mener vers nous-mêmes et non dans des endroits qui plaisent à ceux qui nous entourent. Et lorsque nous corrigeons le tir, il se peut qu’il y ait des moments chaotiques, mais selon moi, rien n’est plus beau et plus grand que de se retrouver dans sa vérité et son authenticité!











