Dans mes deux articles précédents, Observer sa nature et Intégrer la dualité, j’ai commencé à vous présenter deux des fondements de la Médecine Traditionnelle Chinoise (MTC), soit la théorie des cinq phases et celle du Yin et du Yang. En m’appuyant sur ces notions, j’ai envie de vous sensibiliser aujourd’hui aux principes des saveurs et de vous démontrer comment ces dernières peuvent influencer notre énergie, autant dans l’alimentation qu’en herboristerie.
Certains se souviennent peut-être que j’avais déjà effleuré le sujet dans Les portes de la connaissance. Mais j’aimerais aller plus en détail, maintenant que vous commencez à mieux comprendre les concepts de cette médecine ancestrale. Ces connaissances sont précieuses, car elles nous aident à faire des choix judicieux selon notre constitution et notre condition. Nous n’avons pas tous les mêmes besoins et nous ne pouvons donc pas appliquer de recette unique, tant au niveau alimentaire, qu’en phytothérapie.
Une hiérarchie inversée
La Médecine Traditionnelle Chinoise comprend cinq branches que nous pouvons diviser en deux catégories. Tout d’abord, nous retrouvons les pratiques considérées comme supérieures, soit le Qigong et la diététique. Elles ont un statut préférable, car elles sont préventives. C’est donc sur ces deux aspects (faire bouger l’énergie du corps et le nourrir adéquatement) que nous devrions concentrer notre attention et nos efforts afin de cultiver la santé. Puis, nous avons les pratiques inférieures, soit l’herboristerie, l’acupuncture, et la massothérapie. Celles-ci sont curatives, et nous aident à corriger des habitudes de vie inadéquates (manque ou excès de mouvement, mauvaises postures, alimentation inadaptée, déséquilibre émotionnel…). Cette vision se trouve complètement opposée dans notre société moderne, où un chirurgien a un statut beaucoup plus élevé qu’un nutritionniste ou un entraîneur par exemple, bien que les connaissances de ces derniers pourraient nous empêcher d’avoir à passer sous le bistouri.
Ainsi, je vous invite à garder ces notions à l’esprit. Bien que l’aspect des saveurs touche autant la diététique que la pharmacopée, rappelez-vous que de déterminer quels aliments soutiennent votre système énergétique est encore plus primordial que de trouver des herbes pour corriger vos déséquilibres. Une personne dont les habitudes de vies sont saines ne devrait pas avoir recours à l’herboristerie sur une base régulière.
Aussi, il y a des ingrédients qui se retrouvent autant dans des remèdes d’herboristerie que dans nos assiettes, comme le gingembre, la cannelle, ou encore toutes les herbes aromatiques comme le romarin, la sauge ou l’origan. Ainsi, la distinction entre les deux disciplines peut parfois sembler floue. Une des clés est la fréquence.
En effet, si vous utilisez une herbe dans un plat une fois de temps en temps et que cette herbe ne correspond pas trop à votre portrait énergétique, cela sera sans conséquence, à moins que vous ne soyez extrêmement sensibles. Par contre, si cette même herbe est prise de façon régulière, que ce soit en teinture, en tisane ou même directement dans votre alimentation, vous devriez vous assurer de deux choses. D’abord, cette plante doit être compatible avec votre terrain, puis je vous encourage à connaître son action précise, afin que vous puissiez savoir quand il est temps d’arrêter d’en consommer.
Les cinq saveurs
Traditionnellement, nous retrouvons 5 saveurs, chacune en lien avec une des cinq phases. Ainsi, le piquant est en lien avec l’énergie du Métal, le doux nourrit l’énergie de la Terre, l’acide agit sur le Bois, l’amère a une affinité avec le Feu et enfin, le salé amène du mouvement au niveau de l’Eau. Je vous invite à découvrir chacune d’entre elles un peu plus en détail. Prenez note que certains aliments ont des saveurs combinées et amèneront plusieurs effets en même temps.
Le piquant: Cette saveur a une action assez yang, qui disperse et met le Qi et le Sang en mouvement. Elle cible particulièrement le Poumon et fait sortir les agents pathogènes par la transpiration (la peau étant considérée comme le troisième poumon). Ainsi, bon nombre d’aliments piquants sont utilisés dans les remèdes pour les symptômes grippaux, comme le gingembre, l’ail cru, la cannelle, l’oignon cru, les piments… Ainsi, lorsque le piquant est utilisé en excès dans le quotidien, il peut amener une faiblesse au niveau de la surface (les muscles et les tendons, la peau) et les léser. Il est également mentionné dans les vieux textes qu’il peut venir troubler l’esprit (nommé Shen en MTC) et nuit au souffle si l’énergie du Poumon est faible.

Le doux: Celui-ci est en lien avec l’énergie de la Rate/Pancréas et de l’Estomac. Il amène une action à la fois tonique sur le Qi, car il fortifie l’aspect Yang du corps, mais également apaisante et relaxante, car il nourrit le Yin (peut aider à construire de la masse musculaire, ou encore à nourrir le Sang et les liquides organiques). Ce type de saveur convient donc très bien à une personne plus menue, qui n’arrive pas à prendre du poids, qui est constamment stressée, avec des tensions musculaires et des spasmes. Cette saveur harmonise également l’effet des autres saveurs et peut amoindrir la toxicité des autres plantes.
Dans les formules classiques de la MTC, nous retrouvons souvent la réglisse pour cette raison. Mais cette plante peut aussi être utilisée seule pour soulager de grosses crampes soudaines. Le riz, la pomme de terre, les carottes, les amandes, la noix de coco, ainsi que la plupart des fruits et légumineuses, le ginseng américain, l’aralie et l’angélique sont de saveur douce. Cette saveur, ainsi que son condensé, le sucré, se retrouve de façon trop importante dans l’alimentation occidentale moderne. Sa consommation excessive nuit à l’énergie de la Rate/Pancréas et peut causer du surpoids, de l’œdème et une sensation de fatigue, surtout après les repas.

L’acide: Cette saveur a une action astringente, c’est-à-dire qu’elle arrête la perte de liquides, tant au niveau du sang que des liquides organiques. Donc les aliments ou les plantes acides peuvent aider en cas d’hypersudation, de leucorrhées, de diarrhée, de pertes séminales ou pour toutes sortes de saignements, surtout quand ceux-ci sont dus à une déficience (menstruations trop abondantes, hémorroïdes saignantes, hématomes fréquents…). La famille des agrumes, ainsi que plusieurs fruits comme les pommes, les poires et les framboises ont un goût acide (en plus de l’aspect doux). Nous pouvons également ajouter dans cette catégorie la tomate, l’épinard, le poireau, le vinaigre et les produits laitiers.
L’astringent est également nommé comme saveur complémentaire dans certains textes, mais se trouve plus souvent dans l’herboristerie. Il est en fait une version plus concentrée de l’acide. L’achillée millefeuille, l’alchémille et le chêne blanc sont considérés de saveur astringente. Au niveau des aliments, notons tout de même l’ananas, la pistache et la grenade. L’excès d’acidité nuit au Foie, augmente les raideurs musculaires et fait gercer les lèvres.

L’amère: Cette saveur a une affinité avec le Cœur, amène un mouvement de Qi vers le bas, et elle va ainsi drainer la chaleur excessive. Elle sera donc bénéfique pour une personne qui a des maux de tête, de la rougeur au visage et aux yeux, de l’irritabilité, de l’insomnie, de l’agitation, des palpitations. Notez que ces symptômes doivent s’accompagner d’un pouls rapide et d’une langue rouge (cela peut-être le bout de la langue ou les côtés). Lorsque nous utilisons l’amertume en petite quantité, elle va stimuler la sécrétion de liquides organiques, comme les sucs digestifs par exemple. En grande quantité, elle aura l’effet inverse et asséchera l’humidité.
Dans l’alimentation, le thé, le café, l’asperge, l’endive, le céleri, la chicorée, la luzerne et la graine de citrouille possèdent cette saveur. En herboristerie, l’absinthe, le pissenlit, le raisin des montagnes ou l’hydraste possèdent ces qualités. Lorsqu’une personne abuse de cette saveur, le système digestif et la peau peuvent devenir trop secs. Donc, j’aimerais vous amener à réfléchir au café qui est consommé en grande quantité dans notre société, peu importe la constitution des gens. De plus, en rajoutant sucre et lait, nous perdons l’effet bénéfique, mais asséchons tout de même le corps. Ainsi une petite quantité de café noir peut amener un mouvement intéressant, mais cette substance est à éviter pour quelqu’un qui a la langue sèche, avec des craquelures ou une grande fente centrale.

Le salé: La saveur salée est excellente pour tonifier l’énergie des Reins, lorsqu’utilisée en quantité modérée. Elle a une action émolliente, c’est-à-dire qu’elle va aider les fluides à dissoudre, ramollir ou assouplir les structures endurcies, comme des kystes, des goitres ou des lipomes. Elle a une nature descendante qui va également aider à purger en stimulant le transit intestinal. Enfin, cette saveur tonifie en ramenant des minéraux dans le corps. Les poissons et fruits de mer entrent dans cette catégorie, mais aussi le porc, le canard, l’avoine, le blé, l’orge, le persil, les pois et les noix. Le sel de table fait lui aussi partie de cette famille, mais il faut veiller à choisir des sels colorés, car ceux-ci possèdent encore leurs oligo-éléments. Aussi, la molène, l’ortie, le gaillet et la prêle sont des plantes couramment utilisées en herboristerie et possèdent ces caractéristiques.
L’excès de sel est un autre de nos maux modernes, et il est ajouté en quantité astronomique dans tout ce qui est transformé. Ceci vient à altérer notre sens du goût et à rechercher constamment cette stimulation qui lèse les Reins et nuit à la qualité du Sang. Une bonne façon d’éviter ce piège est de cuisiner soi-même et de réduire graduellement la quantité de sel.

Ajoutons à ces cinq saveurs une sixième, qui est en fait l’absence de saveur : l’insipide. Cet aspect de l’alimentation est très peu recherché dans notre vie courante, mais il est pourtant un allié précieux pour la santé. Cette saveur diurétique aide à éliminer l’humidité, et aide la circulation en amenant de la détente. Très peu d’aliments sont réellement sans saveur, mais nous pouvons inclure dans cette catégorie des aliments qui ont une saveur si légèrement douce qu’ils sont considérés comme insipides, dont plusieurs champignons, des courges, les haricots rouges et le riz cuit sans sel. Le millepertuis et les graines de plantain sont des herbes insipides.
C’est une « saveur » à laquelle nous pouvons nous habituer, comme peuvent en témoigner les gens qui boivent un peu d’eau chaude en se levant le matin. Ils expliquent souvent qu’ils ont trouvé les premiers matins difficiles, puis tous disent maintenant rechercher cette sensation. Des recettes de MTC d’eau de riz sont reconnues pour ramener cette composante insipide et possèdent des vertus guérissantes comme harmoniser l’estomac, tonifier la Rate/Pancréas, resserrer les intestins et générer la production de bons liquides, tout en favorisant l’élimination des liquides stagnants.
Intégrer ces informations au quotidien
Les anciens textes nous parlent d’équilibrer toutes les saveurs dans l’alimentation, mais ceci peut devenir un véritable casse-tête et amener beaucoup de rigidité. Disons que la règle générale est de s’assurer de manger varié, tout en évitant les excès. Les saveurs dont les Occidentaux tendent à abuser sont le salé, le sucré et l’acide. Par contre, nous devons penser à intégrer plus d’amer et d’insipide dans notre diète. Si nous avons de gros problèmes de santé, l’alimentation peut devenir une clé très importante et pourtant sous-estimée. Pour aller plus loin sur le sujet, je vous conseille deux ouvrages très complets : La diététique du Tao et Manger le Dragon. Ces livres sont de véritables outils de référence pour que la nourriture devienne notre première médecine.
Dans cette optique, les plantes peuvent aider à soutenir notre organisme, mais il est important de les utiliser de façon ponctuelle et ciblée, et non pour pallier de mauvaises habitudes nutritionnelles. Les saveurs de ces herbes agiront sur notre système énergétique selon les mêmes principes que les aliments.
Enfin, une autre information dont nous devrions tenir compte est la nature thermique des plantes et des aliments. Ceux-ci peuvent être de nature chaude, froide ou neutre. Nous explorerons cet aspect dans une prochaine chronique afin d’approfondir notre compréhension des dynamiques énergétiques amenées par l’alimentation et la pharmacopée. D’ici là, je vous invite à continuer d’amener votre conscience sur les produits avec lesquels vous nourrissez votre précieux corps!
*Avertissement : dans mes chroniques, je vous offre quelques conseils qui peuvent être utilisés pour les petits bobos du quotidien. Ils ne remplacent en rien une consultation avec un professionnel de la santé pour une condition grave.











